Ami des arbres, ami des hommes
15 octobre 2026
Ami des hommes, ami des arbres, tu t’en es allé ! Depuis longtemps tu avais compris qu’il nous fallait ralentir pour retrouver l’essence des choses et la sève première. Le monde déréglé va trop vite, il est en perte de sens et d’énergie vitale. L’humanité a tant de mal à en prendre conscience et regarder les conséquences tragiques du dérèglement climatique déjà inscrites dans la nature, pas plus loin que dans nos jardins.
Yves, tu as pris soin des arbres chez toi, chez tes voisins, tes amis, tu avais l’art de tailler, greffer, nourrir et chérir les arbres fruitiers, tu aimais chaque saison et le temps de la récolte, fruit de ton travail, que tu partageais volontiers avec tous. Avec l’association Ensemble dont tu étais président, nous avons accueilli des réfugiés venus de Syrie et des camps du Liban. Tu as considéré ces familles comme des frères et sœurs. Curieux de tout, joueur et même espiègle avec les enfants, tu avais des mots pour chacun, une présence unique pour tous.
J’ai aimé aussi apprendre avec toi à rebâtir des murs en pierres sèches sous la supervision d’Agnès, pédagogue précise et exigeante. Chaque pierre a sa place, les petites comme les grandes, celles qui se voient et celles qui ne se voient pas, la partie cachée étant celle qui fait tenir l’ensemble, peut-être comme pour nous les humains. Agnès nous demandait si nous étions en train de construire pour cinquante, cent ou deux cents ans, elle nous indiquait alors nos petites erreurs, les petites failles d’aujourd’hui qui pourraient s’agrandir demain, véritable leçon de vie aussi pour nous. Nous avons ri, beaucoup parlé, travaillé en silence, échangé des nouvelles, philosophé. Le temps s’est ralenti, il était bon de retrouver des gestes simples.
Mieux encore que les pierres, chaque être, chaque ami rencontré semblait être pour toi unique et digne d’un respect infini. J’ose affirmer aujourd’hui que tu étais un homme pur, un homme juste. Sans en avoir l’air, tu apportais à chacun ce dont il avait besoin. Merci pour cela, j’en garde une reconnaissance immense. Gratitude.
Cette année, la canicule beaucoup trop longue a mis la nature et les arbres dans une détresse profonde, elle est venue assécher aussi ton âme et a terni ton regard sur la vie. La souffrance subie par le Vivant est devenue ta souffrance, tu n’en dormais plus, tu as perdu le sens et l’énergie de vivre malgré la présence douce et aimante de Claudine à tes côtés, celle de tes fils et de leurs familles, malgré les amitiés et les complicités nombreuses. C’en était trop, tu as choisi de mourir. Tristesse.
Nous avons célébré ton départ et t’avons mis en terre comme une semence. Ce moment était grave et joyeux à la fois, à ton image. Nous étions très nombreux, d’horizons divers, une belle représentation de l’humanité consciente, et déjà un peu transformée grâce à des personnes comme toi et comme il en existe heureusement beaucoup. J’arrive aujourd’hui à dire merci pour cela. Il a été dit que l’amour que tu as donné aux êtres et aux arbres non seulement perdurera mais se multipliera, je le crois volontiers. Tout ce qui est réalisé et vécu avec amour suit le chemin de la multiplication pour le bien du plus grand nombre. Joie.
Yves ton âme est bénie, elle a déjà rejoint une autre canopée dense et remplie de chants d’oiseaux, c’est là que se fête l’unité du Vivant.
« Il faut toujours ramener la vie à sa nécessité première de faim, de soif et de poésie. Le monde moderne détruit nos forces vitales, notre capacité à être attentifs, rêveurs, lents, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits.Les livres, l’écriture, la beauté, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes et donner des forces pour lutter contre l’éparpillement où nous nous trouvons avec une âme déchiquetée, partout sur la planète, lancée aux chiens. »
Christian Bobin

Au moment du deuil , extrait de Psaumes insolites
Regarde ma tristesse et ma peine,Mon âme me rappelle que tu m’aimes,Mais la mort d’un ami m’anéantit,Je suis là et je cherche à comprendre !L’absence est pour moi insupportable,Enseigne-moi le sens de la vie,Je pleure avec celles et ceux qui pleurent,Je voudrais témoigner de ton amour !Vois comment mon ami s’émerveillait de la vie,La mort l’a surpris, que lui reste-t-il ?Ta promesse est celle d’une alliance éternelleMais je ne trouve pas les mots pour le dire,Le fondement de ta parole est véritéFais-moi vivre selon ta parole.