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Une lumière à la cave

12 février 2025

Depuis bien longtemps, j’avais le désir de soigner quelques blessures lointaines bien enfouies sous des strates de belles pensées et de jolies actions, mais d’un autre côté je n’avais pas du tout envie d’affronter des évènements et situations qui étaient pour moi et certains de mes proches des sources de souffrance.

Jusque-là, je ne m’en étais pas mal sorti, ma ligne de conduite était simple : d’une part aimer les autres du mieux que je pouvais, développer mon empathie, ma compassion, donner, simplement donner. Ma deuxième action était de tout mettre en œuvre pour m’élever spirituellement par la lecture régulière des textes de la bible ou d’ouvrages inspirés et inspirants, par la prière, l’apprentissage de la méditation, l’écriture.

Le premier mouvement est initié par ce que j’ai reçu de mes parents, de mes éducateurs, du scoutisme, d’ami-es, de prêtres ou moines inspirants : apprendre à être généreux, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures. Ce mouvement s’est inscrit dans ma nature même. Je me suis rendu compte au fil du temps que mes dons n’étaient pas nécessairement en lien avec une attente de l’autre, j’aimais être gentil et pourquoi pas aller chercher un signe de reconnaissance dont j’avais bien besoin. La générosité est un élan authentique du cœur mais elle peut amener, et ça été le cas pour moi, à fuir l’amour de soi.

Le Christ est pourtant clair quand il résume toutes les lois et tous les commandements de l’ancien monde en cette parole sacrée «  Aime ton prochain comme toi-même  !  » Christiane Singer dit en commentant ce texte : «  C’est le plus difficile de s’aimer soi-même. Tant que nous ne sommes pas en amour avec nous-mêmes, nous sommes des fréquentations dangereuses pour les autres car nous cherchons des compensations à ce manque d’amour pour nous-mêmes. Il nous faut nous rappeler sans cesse et prier avec cette parole du psaume : Seigneur, je te remercie de cette merveille que je suis et que tu as créée  ». Je transforme alors peu à peu ma manière d’être, j’apprends avant toute chose à être juste et bon envers moi-même, à pardonner et demander pardon, à me pardonner aussi. Le travail est en route.

Mon deuxième mouvement est spirituel. Je reconnais en moi depuis longtemps un élan dynamique vers celui que j’appelle "mon Seigneur et mon Dieu", élan toujours renouvelé, il me transforme et me donne du bonheur. Qui ne veut pas élever son âme et la rendre belle  ? Qui ne veut pas célébrer la vie et chercher l’harmonie avec la nature, le ciel et la terre, le Souffle créateur  ? J’ai sans doute voulu élever mon âme en tenant peu compte de mon corps et de mes pensées. Je mesure à quel point le travail spirituel est cette faculté à se laisser transformer avec tout son être, son corps, sa psychologie, ses émotions et sentiments, son mental, les héritages du passé, ses expériences heureuses ou non.

La spiritualité se construit avec les rencontres, les pensées du moment et les évènements traversés. Elle est sagesse et souffrance dans un même mouvement. C’est une sorte de danse qui entraine le corps dans une relation amoureuse avec la vie elle-même : danse des émotions, de la pesanteur du corps avec la légèreté de l’âme, des mille pensées qui nous traversent avec le souffle régulier qui nous anime, rencontre d’amour entre l’humanité et Dieu en soi. Certains parlent de combat spirituel, j’y préfère le mot de danse car le combat oppose et divise, son issue impose un perdant et un gagnant, la danse est recherche d’harmonie et d’unité, même s’il peut y avoir des faux pas.

«  Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé  » dit le Christ. Je prends conscience aujourd’hui qu’il me faut descendre dans ma cave intérieure pour y mettre de l’ordre et laisser pénétrer la lumière dans les coins les plus sombres de mon âme.

Entreprendre de ranger la cave n’est pas une mince affaire. Chaque objet remué évoque un passé plus ou moins lointain, souvenir d’un voyage, d’une rencontre, d’un lieu de vie, photos d’être chers ayant fait le grand passage, classeurs et cahiers rappelant l’école des enfants, les études ou un travail de mémoire, petits trésors gardés sous un tas de poussière.

J’ai trouvé dans ma cave intérieure des croyances solidement attachées, des carapaces sensées me protéger, un carton de culpabilité avec une couche de honte, des blessures oubliées qui jaillissent à la conscience, des collections de sentiments exprimés ou non, des vieilleries qui encombrent mon espace cœur, des histoires vraies, des traces de bonheur et beaucoup d’amour. Tout cela fait partie de moi, celui que j’aime et celui que je n’aime pas, c’est un tout qu’il me faut nettoyer, recycler, purifier, transformer. Mon chemin spirituel ne peut se faire que si j’accepte de ranger la cave sombre et humide de mon être, imbibée d’un passé que je ne peux oublier mais qui m’appelle à une transformation profonde. Le monde divin ne peut grandir davantage en moi tant que je refuse d’y emporter mes ombres et de laisser la lumière les traverser.

Carl Gustav Jung avait ce mot si juste : «  Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité  » Ce chemin est bien la condition pour que je naisse à nouveau, allégé de ce qui m’encombre, ayant valorisé ce à quoi je tiens le plus, ayant pardonné ce qu’il y avait à pardonner en moi et demandé pardon à ceux et celles que j’ai blessés… Et puis ouvrir mon cœur à nouveau. A Aiguebelle, j’ai trouvé ce mot de Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibérine, en Algérie, assassiné avec ses frères en 1996 : «  Nous découvrons ici ce à quoi Jésus nous invite : naître. Notre identité d’homme va de naissance en naissance. Nous arriverons bien à mettre au monde l’enfant de Dieu que nous sommes  !  ».

La générosité et la quête spirituelle restent et resteront les fondements de ma vie. J’ai beaucoup de gratitude pour celles et ceux qui m’ont guidé et mis des mots bienveillants sur les prises de conscience que j’ai à réaliser, les erreurs commises, les passages à franchir. Oh combien merci.

Me voilà alors en train d’initier un troisième mouvement, une nouvelle danse que j’appellerai christique. Oui, je me sens plus que jamais appelé à suivre Jésus le Christ. Il est mon guide, Être Lumière prenant la condition de serviteur, allant au bout de son humanité pour accueillir la divinité en lui et la faire rayonner en tout être vivant. S’ouvre alors pour moi le temps de la conscience de chaque geste, respiration, mot, regard, sourire. S’ouvre le temps de l’unité et de l’amour inconditionnel. Tout est nouveau, tout est possible, tout est naissance, tout est Un. L’important est sans doute de se laisser faire.

Mon âme est triste - d’après le psaume 79 - Psaumes insolites

Dieu, l’incrédulité a envahi mon âme,
Le doute s’est emparé de mon esprit,
Même les fondations de ma foi sont ébranlées.
 
Les souffrances de mon enfance ont rejailli,
Et s’enfoncent comme des épines dans ma chair,
Le manque d’amour a créé en moi une grande tristesse,
Une blessure aussi profonde que la perte d’un ami.
 
Alors que tout alentour m’appelle au bonheur,
Mon âme est triste à en mourir,
Combien de temps, Dieu, devrai-je attendre
Que le feu de ton amour m’embrase à nouveau  ?
 
Mes amis, mes voisins me croyaient inébranlable,
Ma famille admirait mon courage et ma foi,
Aujourd’hui, je suis devant toi, faible et malheureux,
Mon Dieu, que vienne sur moi ta tendresse  !
 
Aide-moi, sauve mon âme, ô mon Dieu  !
Je voudrais juste retrouver la confiance.
Libère-moi de ce qui m’oppresse,
Dieu fort, Dieu tendre et miséricordieux.
 
Une part de moi dit encore
Que tu es bien loin de nous,
Je sais pourtant que tu es présent,
Et nous rejoins jusque dans nos faiblesses.
 
Que monte vers toi la plainte des mal-aimés,
Prends en pitié celles et ceux qui sont seuls :
Je redirai ton amour et ta tendresse,
Et oserai à nouveau te rendre grâce.